Un matin. Un matin pas comme les autres. L'aube vient à peine de dire bonjour à
la vie, que Lisbonne brille déjà de mille lumières.
Mille lumières
? En fait je ne sais pas. Un enfant voit tout
en grand, et mes sept ans et demi me font sûrement
donner plus d'ampleur aux choses.
Lisbonne, ville
magique. Les premières vacances de ma
vie. Je suis là, en compagnie de mes
parents, simplement assis à la terrasse
d'un café, et pourtant, cet instant simple
comme un jour qui commence, est un moment merveilleux,
car c'est mon premier contact avec la capitale.
Des vacances
de trois jours cela peut sembler bien court,
mais il a fallu faire près de trois
années d'économies pour y parvenir.
L'attente a été si longue pour
arriver à ce jour... Savourer chaque
instant est un luxe, une sorte de récompense.
Mes parents ont l'air heureux de se trouver
là, j'espère qu'ils le sont autant
que moi.
Une odeur de
galão (café au lait chaud servi
dans un verre,
dont le souvenir de la saveur incomparable me suivra tout le long de la vie) et de torradas (toasts grillés), les bruits de la ville, l'agitation ambiante désordonnée que mon regard n'arrive pas à suivre,
et qu'il voudrait pourtant capter dans les moindres
détails. Curiosité d'enfant.
En attendant
d'aller voir la mer pour la première fois,
ce petit déjeuner mémorable me
semble être le
point de départ d'une première
grande aventure.
Tout en dégustant
ce délicieux petit déjeuner, ma main droite griffonne sur la nappe en papier blanc quelques dessins grâce à trois crayons de couleur qui ne me
quittent presque pas, un rouge, un orange et un
jaune.
A cet âge on
apprend, et j'ai appris. Les chiffres et la
lecture n'ont plus de secrets pour moi. Alors
j'étale volontiers mon savoir par
écrit,
et tant qu'à faire, en couleur. Je le
fais à la hauteur des connaissances que
l'on m'a inculqué, peut-être pour
laisser des traces de ces instants qui s'annoncent
uniques, et qui symboliseront mon premier voyage.
"Tems
a mania que sabes
desenhar o mapa de Portugal, então
mostra lá". "Tu prétends
savoir bien dessiner la carte du Portugal, fais-nous
voir ça", me dit mon père
l'air amusé. Il sait pertinemment que
je sais la dessiner cette carte, mais il connaît
mon goût pour le dessin, et souhaite sans
doute que j'éprouve un bonheur plus intense
encore, que celui que j'éprouve déjà
à me trouver là.
Je
relève le défi, et me lance dans
l'élaboration d'une carte représentant
mon pays, une carte que j'avais appris maintes fois à faire dans les moindres détails. Une fois achevée, je montre mon "oeuvre" avec une certaine fierté, car je viens certainement de réussir la carte du Portugal la plus conforme à la réalité qu'il m'ait été donné de dessiner
jusqu'alors.
Bien, me lance
ma mère. Très jolie carte. Et
sais-tu situer Lisbonne ? Je m'exécute
fier comme un coq, d'avoir assimilé la
géographie du Portugal à la perfection.
C'est que j'en rêvais depuis longtemps
de ce Portugal que je pourrais parcourir un
jour. Alors, apprendre la géographie
du pays était pour moi un vrai bonheur.
La jugeant
sans doute néanmoins un peu trop fade,
je parachève alors cette petite carte du Portugal, en la
divisant en quatre bandes horizontales, que je remplis
grâce aux trois crayons de couleur que
j'ai en ma possession. La couleur blanche de la
nappe fait office de quatrième couleur.
Cet incontestable
"chef-d'oeuvre" resta incrusté
sur la nappe après notre départ,
décorant ainsi la table, comme pour la
gratifier d'avoir accueilli mon premier petit
déjeuner pris à une terrasse. Et qui
sait, peut-être s'y trouve-t-il encore,
défiant pluie et soleil, se jouant de
la logique et du temps qui passe.
Toujours est-il
que ce jour-là, j'étais loin de
me douter qu'un millénaire plus tard,
cette petite carte un peu mieux dessinée
sortirait de l'anonymat, et se retrouverait
là, dans Portugalmania, à une fenêtre tournée vers le monde, en clignotant de bonheur.
Si les dessins
sont éternels, les secrets le sont parfois
moins... :-)
"Les
traces de nos pas nous indiquent la direction
de notre avenir. Et pourtant, si nous les suivons
pas à pas, nous nous retrouvons inévitablement
dans notre passé, qu'on le veuille... ou
pas".
Mario Pontifice